Nommé le 24 juin 2024 par le président Emmanuel Macron, Luc Briard Ambassadeur de France en Guinée et en Sierra Leone a pris ses fonctions à Conakry il y a maintenant près de dix-huit mois. Dans cet entretien exclusif, celui qui incarne la diplomatie française en terre guinéenne répond sans langue de bois à nos questions sur l’état de la relation bilatérale, les investissements, la coopération universitaire, la politique des visas et les défis communs.
Par Nanfadima Condé et Habib Tapha Sylla
Monsieur l’Ambassadeur, vous avez été nommé le 24 juin 2024. Comment se déroule votre installation en Guinée depuis votre prise de fonctions ?
C’est un honneur de servir la France dans ce beau pays qu’est la Guinée. À près de dix-huit mois de mission, je tire un bilan extrêmement positif de mon installation. La relation bilatérale entre nos deux pays est riche, variée et dense et elle est surtout incarnée par des milliers d’histoires humaines qui lient nos deux nations. Je me suis attaché dès mon arrivée à aller à la rencontre des acteurs de terrain pour comprendre les réalités locales et tisser des liens de confiance. Cette approche de proximité porte aujourd’hui ses fruits et nourrit un dialogue franc et constructif avec les autorités comme avec la société civile guinéenne.
Le ministre du Plan et de la Coopération Internationale a lancé un appel aux entreprises françaises pour investir dans les projets structurants comme Simandou. Comment votre partenariat « gagnant-gagnant » va-t-il au-delà de l’extraction des ressources ?
Nous saluons l’avènement de la 5e République en Guinée, qui nous permet d’avoir aujourd’hui un dialogue de pair à pair avec un agenda partagé. La stratégie Simandou 2040 repose sur cinq piliers fondamentaux que sont l’agriculture, le capital humain, les infrastructures, le secteur bancaire et la santé. Il se trouve que ces priorités rejoignent très exactement les axes d’intervention privilégiés par la France dans sa politique de coopération. Nous avons évidemment des intérêts économiques, il n’y a pas lieu de s’en cacher, mais nous avons surtout des intérêts partagés avec la Guinée. Le « gagnant-gagnant » que j’appelle de mes vœux signifie que nous devons être transparents : expliquer aux citoyens guinéens les termes de notre partenariat et expliquer aux citoyens français pourquoi nous investissons l’argent du contribuable ici. La France est attachée à des critères de gouvernance démocratique, et je note que pour la première fois de son histoire, la Guinée a obtenu une note souveraine B+ avec tendance stable. Les questions économiques et politiques sont liées, et il n’y aura pas d’investissement étranger durable sans stabilité.
Quel est concrètement le volume des investissements français en Guinée aujourd’hui ?
Il n’y a pas que les investissements directs étrangers, il y a aussi ce que nous appelons les investissements solidaires et durables. Nous mobilisons une palette d’outils complémentaires qui forment un continuum au service du développement guinéen. L’Agence française de développement (AFD) finance aujourd’hui des projets pour un montant avoisinant 660 millions d’euros en Guinée, dont près de la moitié sont en subventions, et l’autre moitié en prêts à taux bonifiés, c’est-à-dire une part de subventions accordée par l’Etat français.
Pouvez-vous nous donner un exemple concret de projet emblématique financé par la France ?
L’exemple le plus emblématique est sans conteste celui des quatre hôpitaux régionaux. Il s’agit d’un projet que le Président Doumbouya nous a confié comme l’une de ses priorités. À Kindia et Labé, les hôpitaux sont construits et équipés sur prêts du trésor français et de BPI avec une composante formation du personnel encadrant et gestionnaire financée par l’AFD et ils sont aujourd’hui à plus de quarante pour cent achevés. À N’Zérékoré et Kankan, nous avons posé la première pierre en décembre 2025. C’est un enjeu majeur de souveraineté, permettant d’éviter les évacuations sanitaires vers Conakry et l’étranger pour les prises en charges spécialisées et l’évacuation des cas graves en dehors du système de santé guinéen, au prix d’évacuations coûteuses vers Dakar, le Maroc ou Paris. Dans le secteur privé, des partenariats industriels comme le groupe Sonoco et l’entreprise française NTD qui développent les filières agricoles, notamment pour la production de poulet, ce qui contribue à la souveraineté alimentaire du pays.

Quelles entreprises françaises sont présentes en Guinée et quelle est leur valeur ajoutée pour le pays ?
Nous avons des entreprises comme Air France, Sobragui qui est un groupe français géré localement, ou encore AGL qui gère le Terminal de conteneur du port de Conakry et bien d’autres. Je voudrais tordre le cou au fantasme d’une France prédatrice. Nos groupes participent à l’économie formelle en payant des impôts qui financent les politiques publiques guinéennes. Ils investissent dans la formation de leurs cadres locaux et dans le transfert de compétences. Ils mènent des actions de responsabilité sociétale en finançant des écoles et des routes. Et parce qu’ils sont soumis à des exigences de réputation internationale, ils appliquent des règles strictes de lutte contre la corruption. Tout cela est au bénéfice direct de la Guinée.
Quel rôle jouent les diasporas dans cette coopération bilatérale ?
Beaucoup de membres de la diaspora effectuent le retour vers leur pays d’origine, et notamment vers la Guinée. Ils y apportent bien plus que leurs seules compétences : c’est un véritable soutien financier à leurs familles et une dynamique entrepreneuriale qui émerge. Les diasporas sont en effet des actrices clés du co-développement. D’ailleurs, le Conseil présidentiel pour l’Afrique, initié par le Président Macron, avait pour objectif de mieux intégrer les réflexions autour des problématiques que peuvent rencontrer les membres des diasporas. Aujourd’hui, la Maison des Mondes Africains MansA, qui a ouvert en octobre 2025 à Paris porte cette ambition afin de libérer ce potentiel créatif chez les jeunes. Notre priorité aujourd’hui est de faciliter le transfert d’épargne pour l’investissement en Guinée, afin que ces retours deviennent des tremplins pour des projets concrets. Certains dispositifs financés par l’AFD et mis en œuvre par Expertise France contribuent notamment à renforcer le déploiement de projets concernant les deux espaces : initiatives portées par les communautés locales sur des enjeux de développement durable, financement de la diaspora sur un principe d’appel à projets. Ce type de dispositif soutien très concrètement les apports de la diaspora.

Comment trouvez-vous l’équilibre entre la maîtrise des flux migratoires et la circulation des talents ?
Je le dis clairement : la France n’est pas fermée, elle est ferme. Regardons les chiffres objectivement. Entre 2015 et 2025, le nombre de Guinéens détenant un titre de séjour en France est passé de 28 000 à 90 000. L’année dernière, nous avons reçu 25 916 demandes de visas pour 12 369 délivrés, ce qui fait de nous le premier pays en matière de délivrance de visas en Guinée. Par ailleurs, entre 2021 et 2025, nous avons émis 17 982 obligations de quitter le territoire français pour 400 retours effectifs seulement. Il y a aussi un problème de fraude documentaire que nous devons traiter. Toutefois, nous nous réjouissons de la reprise du Programme national de recensement administratif pour la sécurisation de l’identité biométrique et nous avons entrepris un programme et pour objectiver les zones de fraude et travailler avec les autorités à la remédiation.
Y a-t-il des mesures de facilitation pour les visas familiaux, notamment pour les grands-parents ?
Nous faisons notre part, car parmi les 12 369 visas, figurent de nombreux visas familiaux, mais il y a un enjeu de dette hospitalière, car des Guinéens âgés partent en France et laissent des dettes dans les hôpitaux. C’est pourquoi il est si important de développer une offre de soins de qualité en Guinée avec des hôpitaux régionaux.

Comment la France facilite-t-elle l’accueil des étudiants guinéens et la coopération universitaire ?
C’est le cœur du partenariat humain entre nos deux pays. Chaque année, nous accueillons environ mille étudiants guinéens en France via Campus France. Nous les accompagnons avant le départ avec des formations pour les préparer au climat, l’individualisme ou le racisme potentiel et aux enjeux universitaires comme la prise de note, recherche documentaire etc.. Nous accompagnons aussi le retour des étudiants en Guinée, car il y a un « choc du retour » avec des salaires moins élevés et des infrastructures différentes et c’est le travail remarquable de l’Institut français de Guinée et de France Alumni. Nous avons également un fonds Équipe France d’un million d’euros pour la mobilité des professeurs, les programmes co-diplômants comme ce master Industries 4.0 avec l’université de Kindia et l’ESTIA, près de Bayonne, a transformation numérique dans les universités et le financement de l’entrepreneuriat étudiant.
Quelle est votre évaluation de la coopération sanitaire entre la France et la Guinée ?
C’est un secteur absolument emblématique de la force de notre partenariat. Nous avons fêté l’année dernière l’élimination de la maladie du sommeil, fruit de trente années de coopération continue. On peut aussi citer l’Institut Pasteur de Guinée, financé et appuyé techniquement par la France. C’est une institution guinéenne, un joyau de haut niveau avec son laboratoire P3 haute sécurité et son laboratoire de biologie médicale. C’est un véritable outil de sécurité sanitaire : par exemple, ses équipes analysent les eaux usées de Conakry afin de surveiller la présence de maladies infectieuses comme la rougeole ou la Covid. En avril, nous allons inaugurer le laboratoire de biologie médicale qui sera certifié ISO 15189, il proposera bientôt un centre de vaccination. C’est une chaîne complète qui va de la recherche fondamentale à la politique publique de santé, en passant par la formation des scientifiques. Cet institut Pasteur vient compléter un partenariat scientifique franco-guinéen majeur comportant notamment le CERFIG et sa plateforme de surveillance épidémique PRISME-Guinée. Nous félicitons par ailleurs les professeurs Abdoulaye TOURÉ et Alpha Kabinet KEITA, lauréats du Prix Christophe Mérieux 2025.

Monsieur l’Ambassadeur, on observe depuis quelques années un sentiment anti-français dans certains discours en Afrique. Quelle est votre lecture de cette situation ?
Il faut reconnaître qu’il y a une guerre informationnelle menée par nos compétiteurs stratégiques, dont la Russie. Nous devons y répondre en démocratie, sans naïveté. Une partie du sentiment anti-français vient d’un fantasme entretenu sur une France qui manipulerait les pouvoirs et capterait les ressources. C’est pour dégonfler ces chimères et combattre la désinformation que je suis aussi transparent sur les termes de notre partenariat. Les journalistes ont un rôle fondamental à jouer en ne confondant pas l’information et l’opinion.
Un dernier mot sur l’avenir de la relation franco-guinéenne ?
Je suis profondément optimiste. La relation est solide, profonde et tournée vers l’avenir. Elle repose sur des projets concrets comme nos hôpitaux et nos partenariats agricoles, sur des investissements massifs qui approchent le milliard d’euros et surtout sur des liens humains irremplaçables. La France est là, engagée et transparente, aux côtés de la Guinée pour construire un avenir partagé. C’est ça, le véritable « gagnant-gagnant ».






























