Par Habib Tapha Sylla et Fati Camara
Retour sur une catastrophe nationale
Le 17 décembre 2023, la Guinée était frappée par l’explosion du dépôt de carburant à Kaloum, un drame qui a fait au moins une vingtaine de victimes, ainsi que plus de 200 blessés et des dégâts matériels. L’incendie, qui a ravagé le principal site de stockage d’hydrocarbures du pays, a plongé Conakry dans le chaos, entraînant des pénuries de carburant, la fermeture des écoles et des administrations, et un deuil national de trois jours décrétés par le président Mamadi Doumbouya.
Face à l’urgence, des solutions temporaires ont été mises en place, mais à presque deux ans plus tard, la Guinée peine à concrétiser des infrastructures. Cet article fait le point sur les avancées, les blocages et les enjeux futurs.
Les coulisses de la construction de la plateforme pétrolière créée dans l’urgence
Pour éviter une pénurie de carburant qui aurait paralysé l’économie du pays, plusieurs pays voisins avaient proposé leur soutien. Cependant, le président Mamadi Doumbouya a opté pour une solution rapide en procédant au dépotage en Sierra Leone, la plus proche pour la Guinée. Soucieux de trouver une alternative moins coûteuse et plus efficace sur le plan logistique, les autorités guinéennes, se sont tournées vers la société Albayrak. Une plateforme pétrolière temporaire a ainsi été construite en collaboration avec la SONAP en un temps record (-20 jours), une solution toujours opérationnelle à ce jour.
Cette installation permet un branchement direct aux navires-citernes utilisé pour l’essence Cependant, cette méthode comporte un danger surtout pour l’essence hautement inflammable. Elle expose à des risques d’explosion en cas de fuite ou d’étincelle. D’ailleurs, à l’époque les assurances, comme celle de la Société guinéenne des pétroles (SGP), avaient partiellement retiré leur couverture en raison des dangers. Toutefois, cette réponse rapide à la crise démontre la capacité de la Guinée à trouver des solutions locales à ses défis économiques, tout en soulignant l’urgence d’investir dans des infrastructures pétrolières.

Le projet de Kankan : lancement en grande pompe… puis silence
Le 17 mars 2023, la pose de la première pierre du dépôt de Kodiaran (112 000 m³, 100 hectares) était célébrée en présence de l’ancien ministre de l’Énergie Aly Seydouba Soumah), près de la frontière du Mali. Financé à 100% par la SONAP via des retenues sur les ventes de carburant, le projet devait être réalisé en 30 mois par la société française Parlym. Ce projet initié avant l’explosion du dépôt à Kaloum, visait à sécuriser l’approvisionnement des régions de l’Est et réduire la dépendance aux importations via Conakry. Alors que le projet était achevé à près de 30 %, l’ancien directeur général de la SONAP, Amadou Doumbouya, avait annoncé lors de son discours de départ : « Au titre des projets, nous avons démarré la construction du dépôt pétrolier de Kodiaran à Kankan. […] Je suis aujourd’hui ravi de vous informer que nous en sommes déjà à près de 30 % d’exécution ». Pourtant, aujourd’hui, silence radio : aucune information n’a filtré sur l’avancement des travaux.
Moribayah : La solution optimale mais toujours en attente
Identifié dès 2014-2015 par des experts pétroliers, le site de Moribayah (Forécariah) reste le projet le plus viable. Situé en bord de mer à Forécariah, le projet du dépôt de Moribayah (140 000 m³, extensible à 200 000 m³) pourrait accueillir des gros navires. De plus, la localisation éloignée des zones urbaines, limiterait les risques pour les populations et faciliterai la distribution des produits pétroliers vers l’intérieur du pays.
En début d’année un expert de la SONAP évoquait des discussions avec des partenaires publics-privés, mais aucun engagement concret n’aurait été officialisé à date « Le projet, estimé à plus de 200 millions de dollars, nécessite des investisseurs internationaux » selon lui.
Pourquoi ce retard ?
Est-ce l’Instabilité à la SONAP ou trois directeurs généraux se sont succédé depuis 2021 ou Amadou Doumbouya a été nommé directeur générale de la SONAP (7/12/ 2021 au 16/05/2024) et les anciens ministres de l’Economie et du Budget, Moussa Cissé, qui aussitôt installé à disparu (nommé le19 avril 2024) et Lanciné Condé installé depuis le 11 septembre 2024 qui perturberait la continuité des projets ?
Ou est-ce la gestion erratique des projets en Guinée qui illustre un mal africain récurrent : la rupture systématique dans la continuité administrative. Ce phénomène de discontinuité est encore aggravé par des acteurs opportunistes qui, à chaque changement de direction ou même de ministre, se précipitent pour proposer de « nouveaux » projets à la Présidence. Souvent des « dites » consultants profitent de ces périodes de transition pour présenter des schémas alternatifs, créant une cacophonie administrative où tout se mélange : les dossiers techniques s’empilent, les priorités fluctuent au gré des influences, et personne ne sait plus qui pilote quoi. Cette pratique, motivée par des rivalités personnelles plus que par l’intérêt national, paralyse les chantiers stratégiques et fait perdre des années précieuses au pays.
Le cas de la SONAP ou on évoquerait la construction des anciens dépôts à Kaloum qui rappelons-le lors de l’explosion à tuer des nombreuses personnes et détruits les habitations aux alentours ; ou une alternative à Konta et un projet au port de Benty qui était à l’origine un port négrier (commerce d’esclaves) avec un pipeline de 200 km allant jusqu’à Moribayah. Des options jugées coûteuse ou obsolète par un expert international.
Les défis : l’urgence d’une stratégie claire
A l’aube des deux ans après la tragédie, la Guinée reste tiraillée entre solutions précaires et des solutions durables. Si la plateforme Albayrak a évité une crise économique, elle n’est pas une solution durable. À l’heure où le pays s’engage dans la construction de raffineries, les priorités doivent être d’établir un nouveau dépôt central sécurisant l’approvisionnement à long terme et éviter une répétition du drame de Kaloum.

Le président Mamadi Doumbouya a créé un nouveau ministère, confié à Aboubacar Camara, avec pour mission de structurer ce secteur stratégique, crucial pour garantir l’autonomie énergétique de la Guinée. Reste à espérer que cette nomination permettra d’y instaurer l’ordre nécessaire. Cependant, une approche pragmatique s’impose : privilégier des solutions concrètes et durables plutôt que des projets coûteux ou inefficaces. Sans une action résolue, le pays restera exposé à de nouvelles crises énergétiques.




























