Après avoir lancé Kunfabo, le premier téléphone portable « made in Guinée », Fadima Diawara avait marqué les esprits avant de prendre une pause stratégique. Dans cet entretien, elle revient pour clarifier certains malentendus et partager sa vision de l’innovation technologique en Guinée et en Afrique.
Par Mohamed Barry
Pouvez-vous nous raconter la genèse du projet Kunfabo ? Quelle était votre vision en concevant ce téléphone portable « made in Guinée » ?
Kunfabo est né d’un constat simple : l’Afrique consomme beaucoup de technologie, mais en produit très peu. Mon ambition allait au-delà de la commercialisation d’un smartphone. Je voulais ouvrir une voie vers la souveraineté numérique. « Kunfabo », qui signifie « être en contact » en malinké, incarne la volonté de proposer un produit pensé pour nous, avec des applications adaptées à nos réalités (santé, culture, services de proximité). Dès le début, ma vision était de positionner la Guinée comme un acteur crédible dans la chaîne de valeur technologique mondiale. Pour moi, le « Made in Guinea » n’est pas un slogan identitaire, mais une trajectoire stratégique.
Quelles ont été les difficultés majeures qui ont finalement conduit à la suspension du projet, et quels enseignements en avez-vous tirés ?
Introduire un produit technologique dans un écosystème pas adapter en 2016, ou l’absence d’unités d’assemblage et de logistique étaient audacieux de ma part. De plus, est venu s’ajouter des contraintes de financement. Je suis consciente qu’aujourd’hui, les choses seraient différentes, tant par ma propre expérience que par le contexte actuel. Néanmoins, j’ai appris qu’un projet de cette envergure nécessite un accompagnement ou des « parrains » à toutes les phases du projet. Mais je préfère retenir le positif : un bagage riche d’apprentissages avec lequel je peux désormais bâtir des bases plus solides pour mes nouveaux projets.
Une couverture médiatique a laissé entendre que vous auriez déclaré ne plus vouloir travailler avec la Guinée. Pouvez-vous nous dire pourquoi ?
Je suis ravie de clarifier ce point. Cette phrase qui a circulé était un cri du cœur, un moment de frustration face aux obstacles rencontrés et très certainement sortie de son contexte. Mais le lien avec la patrie ne se rompt jamais, et ne se rompra jamais. La Guinée est ma source, ma force et je suis convaincue qu’elle est aussi mon avenir. Aujourd’hui, dans la dynamique de refondation, je reviens avec plus de maturité, de méthode et de détermination. Je n’ai jamais tourné le dos à la Guinée : je reste une fille engagée pour elle, la preuve en est que mes objectifs et mes nouveaux projets sont ici.
Vous insistez sur votre amour pour la Guinée et votre conscience des défis du pays en développement. En quoi cet attachement est-il le moteur de vos projets actuels ?
Mon attachement à la Guinée est mon premier moteur. L’Europe m’a offert le confort, mais la Guinée me donne du sens. Chaque défi sur notre terre qu’il soit éducatif, alimentaire ou technologique, je le perçois comme une opportunité de contribuer à améliorer la terre qui m’a vue grandir. Je crois profondément en la vision actuelle d’autosuffisance et de contenu local. Mon patriotisme est concret, il se traduit en solutions, en projets, en actions. Nous sommes à un moment historique, et je veux participer activement à cette refondation.

Vous évoquez justement de nouveaux projets pour la Guinée. Pouvez-vous les décrire ?
Je travaille actuellement sur deux initiatives : KFish : la Guinée possède un potentiel hydrique exceptionnel, mais nous dépendons encore trop des importations. Avec KFish, nous introduisons une pisciculture intelligente qui utilise l’IoT (Internet des objets) et l’IA pour moderniser et sécuriser un secteur clé au niveau local. Mon objectif est clair : augmenter la production, stimuler l’emploi et renforcer la souveraineté alimentaire. Le deuxième projet Future Seeds for Africa : c’est mon engagement envers le capital humain. Nous offrons aux jeunes et aux enseignants un accès aux STEAM (Sciences, technologie, ingénierie, art et mathématiques), à la robotique et à l’IA grâce à des laboratoires mobiles et des programmes pédagogiques avancés. Former les esprits aujourd’hui, c’est préparer la souveraineté technologique de demain.
Ces nouvelles initiatives intègrent elles les leçons apprises avec Kunfabo ?
Absolument. Kunfabo m’a beaucoup appris et a directement inspiré ces nouveaux projets. J’ai compris la nécessité de créer et d’améliorer les compétences locales ; nous avons nos propres talents, nous n’avons pas besoin de les chercher ailleurs. C’est de là que naît l’idée principale de Future Seeds for Africa. Avec KFish, nous mettons la technologie au service de l’amélioration de la production locale dans un secteur vital, mais avec une optique durable pour une alimentation plus saine et accessible. Ce sont deux projets concrets pour continuer à refonder ce pays.
Votre expérience est riche d’enseignements. Quel conseil donneriez-vous aux jeunes guinéens et africains qui rêvent de créer, malgré un écosystème parfois difficile ?
Je leur dirais que la résilience est le premier capital d’un entrepreneur. Rien n’est impossible pour celui qui persévère, reste aligné et apprend. Je leur demande de se former, de rester structurés, fidèles et de profiter de l’espace que créent aujourd’hui les réformes et la promotion du contenu local pour explorer au maximum leurs idées.
Pour conclure, comment imaginez-vous la contribution de l’Afrique au paysage technologique mondial dans la décennie à venir, et quel rôle souhaitez-vous y jouer ?
Je vois l’Afrique entrer dans l’ère de « la technologie utile »: une technologie qui répond à ses besoins vitaux : nourrir, éduquer et produire. Il est clair pour moi que, d’une manière ou d’une autre, je veux faire partie de ce processus. Mes projets actuels et futurs vont dans ce sens : créer de nouvelles opportunités pour faire prospérer notre pays. Je veux que dans quelques années, quand je regarderai en arrière, je puisse penser que mon passage sur cette terre a servi, même un tout petit peu, à transformer l’Afrique.





























