La Guinée vient d’entrer dans une nouvelle ère politique avec l’investiture du président Mamadi Doumbouya, élu le 28 décembre 2025 avec 86,72% des voix, et la formation du gouvernement Bah Oury II en février 2026, suivi des élections législatives et municipales du 31 mai. Dans les cafés, les restaurants, les discussions entre amis et dans les rédactions un constat s’impose : on ne parle que du renouvellement du gouvernement. Et la question qui brûle toutes les lèvres est simple : après quatre années de transition, ce nouveau gouvernement sera-t-il vraiment celui du changement ?
Par Habib Tapha Sylla et Mohamed Barry
Quatre ans, trois Premiers ministres, une continuité assumée
Depuis l’arrivée du CNRD en septembre 2021, trois chefs de gouvernement se sont succédé. Mohamed Béavogui, ancien haut fonctionnaire de l’ONU, a été nommé le 6 octobre 2021. Son départ, officiellement pour raisons de santé en août 2022, a ouvert la voie à Bernard Goumou, fondateur du groupe Lanala Holding et conseiller principal du président de la République, un profil plus business et entrepreneur. Son mandat a pris fin avec la dissolution de son gouvernement en février 2024.
C’est alors qu’Amadou Oury Bah, figure de l’opposition historique, a été appelé pour incarner une transition plus apaisée. Il a conduit la campagne présidentielle du GMD vers la victoire, puis a été reconduit le 27 janvier 2026 pour former le premier gouvernement de la Ve République, le gouvernement Bah Oury II. Une stabilité dans la continuité, mais aussi le signe que « Bah Oury » est devenu un pilier incontournable de l’exécutif.
Des ministres reconduits, une attente de renouveau
Le nouveau gouvernement, composé de 29 ministres, ressemble pourtant à une photographie du passé. Les têtes connues sont toujours là : Ousmane Gaoual Diallo, Diaka Sidibé, Mory Condé, Alpha Bacar Barry, Aminata Kaba, Morissanda Kouyaté, Ibrahima Kalil Condé. Seule l’arrivée trois figures fortes apporte une note de nouveauté : Ibrahima SoryI I Tounkara au ministère de la Justice, qui s’est illustré lors du procès des massacres du 28 septembre 2009, Laye Sékou Camara, ministre de l’Energie, considéré comme un homme du terrain et Patricia Lamah, ancienne juriste et entrepreneure, à la tête du ministère de la Femme, de la Famille et des Solidarités. Fatima Camara, quant à elle, à été renouvelé au ministère de l’Industrie et du Commerce, tandis que Facinet Sylla, ancien ministre du Budget, prend les rênes des Infrastructures.
Pour beaucoup de Guinéens, cette reconduction des mêmes visages suscite un sentiment d’usure. On ne voit plus l’impact de leur bilan après quatre années de transition. Certains ministres, à force de changer de portefeuille, peinent à laisser une empreinte. Pourtant, des réformes ont bien eu lieu : dans l’enseignement technique, la mise en place de centres professionnels a attiré plus de jeunes. À l’Agriculture, Mariama Ciré Sylla avait brillé en très peu de temps avant de devenir ministre de l’Économie et du Budget, où elle doit désormais relever le défi de la digitalisation des paiements pour lutter contre la corruption. Un chantier immense dans un pays où la transparence reste un combat quotidien. « Les mêmes ministres qui étaient là au début de la transition sont toujours aux commandes. On espérait des nouveaux visages plus proches du terrain, mais rien n’a vraiment changé », nous confie un habitant de Kaloum.
Reste à savoir également si les deux fortes personnalités du gouvernement de la transition, Djiba Diakité, ministre Directeur de Cabinet de la Présidence, et le général Amara Camara, ministre Secrétaire de la Présidence, continueront d’incarner la continuité. Ces deux piliers du gouvernement CNRD, qui ont représenté le pays sur les scènes nationale et internationale et étaient incontournables durant la transition, sont désormais bien identifiés : Djiba Diakité, plus connu dans le secteur minier comme président du comité stratégique de Simandou, et le général Amara Camara, ancien porte-parole du CNRD. Sans oublier Tamba Benoit Kamano, ministre Secrétaire général du Gouvernement, un homme discret qui a joué un rôle clé dans la modernisation de la gestion de l’État.
Des acquis à saluer dans un contexte international difficile
Il faut reconnaître que ces quatre années de transition n’ont pas été perdues. Dans un contexte international marqué par les guerres en Ukraine et au Moyen-Orient, qui ont bouleversé les chaînes d’approvisionnement et les prix des matières premières, la Guinée a su maintenir le cap. Des efforts notables ont été consentis dans la construction et la réhabilitation des routes, avec des chantiers ouverts sur l’ensemble du territoire. Le secteur immobilier a également connu une nouvelle dynamique, avec des projets d’envergure qui redessinent le paysage urbain de Conakry et des villes de l’intérieur.
Sur le plan économique, la croissance s’est établie à 6,7% en 2025, les réserves de changes sont chiffrées à plus de quatre mois d’exportation au début de l’année (BCRG). Le projet Simandou a démarré, avec la finalisation des infrastructures ferroviaires et portuaires, et la loi sur le contenu local a été adoptée. Le programme de la carte d’identité gratuite et du passeport express biométrique a été mis en place, ainsi que des services d’urgence téléphonique (police, sapeurs-pompiers, gendarmerie). Ces réalisations ont permis à la Guinée d’obtenir la note B+, ouvrant la voie à de nouveaux marchés financiers.
Les attentes d’une population en quête de résultats
Ce que les Guinéens espèrent vraiment, c’est de la stabilité et de la sécurité, mais aussi la fin des disparitions de personnes. Ils veulent voir les retombées des richesses minières se partager, une prospérité qui profite à tous les niveaux. Le chômage, l’accès à l’eau potable et à l’électricité sont des priorités. Selon Mamadou Baldé, commerçant au marché Madina : « On salue les constructions de routes, mais on attend des actes forts sur le terrain, et non plus seulement des cérémonies et des photos ».
Le gouvernement Bah Oury II a contribué à retrouver une certaine stabilité. Mais la population réclame des visages plus adaptés aux enjeux, davantage présents sur le terrain. Car la Guinée, riche en minerais, voit encore près de la moitié de ses habitants vivre sous le seuil de pauvreté. Le temps est venu pour ce nouveau gouvernement de prouver qu’il est plus qu’une simple continuité, mais une véritable opportunité de tourner la page.
Au-delà des aspects techniques et administratifs, le gouvernement de la Ve République devra également incarner une véritable dimension politique. Jusqu’ici, les équipes successives étaient avant tout des gouvernements de gestion, chargés de conduire la transition et d’organiser les élections. Mais avec l’installation des institutions issues du suffrage universel, l’heure est désormais à la construction d’un projet de société clair et ambitieux. Le nouveau gouvernement devra porter une vision politique forte, capable de rassembler au-delà des clivages et de donner un cap à la nation. Il ne s’agit plus seulement de gérer les affaires courantes, mais de définir les grandes orientations du pays pour les années à venir : réforme de l’État, décentralisation effective, renforcement de l’État de droit, lutte contre la corruption et la pauvreté. La Ve République guinéenne attend de son gouvernement qu’il soit à la hauteur des défis politiques, sociaux et économiques, en s’appuyant sur une majorité parlementaire solide issue des élections législatives du 31 mai. C’est à ce prix que la que la Guinée pourra enfin tourner définitivement la page des transitions pour entrer dans une ère de stabilité et de prospérité partagée.
Les grandes questions en suspens
Alors, la grande question est : comment sera constitué le prochain gouvernement ? Mais la grande question est : est-ce que Bah Oury restera à la tête du gouvernent ? Est-ce que d’anciens ministres populaires feront leur retour ? Aujourd’hui, aucune fuite ni information officielle ne filtre sur ce gouvernement en téléchargement. Le suspense reste entier.






























