La Guinée traverse depuis plusieurs mois une crise de cash sans précédent. Pourtant, le paradoxe est frappant : les indicateurs macroéconomiques affichent une croissance de 6,3 % (T3 2025) et une inflation maîtrisée autour de 3%, les dépôts dans les banques augmentent… Comment expliquer ce paradoxe ? Plus qu’un simple manque de billets, c’est une crise de confiance qui vide les coffres des banques pour remplir les matelas et les coffres-forts clandestins. Alors que le mois de Ramadan exacerbe les tensions sur les besoins en espèces, l’urgence est double.
Il ne s’agit pas seulement de faire le procès des uns ou des autres, face à cette crise aux multiples facettes, mais d’avoir une approche à la fois immédiate et structurelle pour sortir de la crise. Toutefois, si la voie de la concertation devait échouer, des sanctions fortes devraient être appliquées contre de nombreux hauts responsables, hommes d’affaires et commerçants qui entretiennent ce malaise en thésaurisant ou en spéculant sur le dos des citoyens.
Par Nanfadima Condé et Fati Camara
Aux origines de la défiance quand le gel des comptes a brisé la confiance
Pour comprendre la pénurie actuelle, il faut remonter à une séquence politique précise. Dès son arrivée au pouvoir, le Comité national du rassemblement pour le développement (CNRD) a lancé une vaste offensive contre la corruption. Dans ce cadre, la Cour de répression des infractions économiques et financières (CRIEF) a procédé à des gels des comptes bancaires.
Sur le moment, les banques, pour se conformer ont appliqués les injonctions des nouvelles autorités. Si l’objectif affiché était la moralisation de la vie publique, l’effet secondaire a été l’installation d’un sentiment de vulnérabilité des établissements financiers et de défiance de leurs clients.
Comme le raconte un commerçant de Kaloum : « À partir de ce moment, j’ai compris que l’argent en banque n’était plus vraiment à moi… Aujourd’hui, je sais où il est ». Ce témoignage, loin d’être isolé, illustre le début d’une hémorragie silencieuse amorcée dès 2022.
À cette défiance politique est venue s’ajouter des prélèvements fiscaux entre 2023 et 2024, renforcée par les contrôles de la Cellule nationale de traitement des informations financières (CENTIF) qui est un service de renseignement financier placer sous la tutelle de la Banque Centrale, poussant davantage d’acteurs économiques à préférer la liquidité aux circuits formels. En clair, la défiance a fini par tuer la confiance, et sans confiance, le système bancaire, par nature fondé sur la circulation, ne peut tout simplement plus fonctionner.
Une augmentation spectaculaire des injections de liquidités
Depuis des mois, les banques se plaignent de ne pas avoir suffisamment de cash pour servir leurs clients, et la Banque centrale tente de colmater les brèches. Pourtant, les données de la Banque centrale révèlent une accélération sans précédent des émissions monétaires sur la période. Entre 2024 et 2025, le volume de billets injectés dans l’économie est passé de 3 364 milliards GNF à 5 980 milliards GNF, soit une progression de plus de 75 % sur la même période. Cette hausse représente 2 616 milliards GNF supplémentaires mis en circulation. En moyenne mensuelle, cela signifie que la BCRG est passée de 280 milliards GNF par mois en 2024 à 498 milliards GNF en 2025. Le début de l’année 2026 confirme cette tendance haussière : sur les seuls mois de janvier à date, 1 723 milliards GNF ont déjà été émis, portant la moyenne mensuelle à 574 milliards GNF, soit 104,9% de plus qu’en 2024 et 15,2% de plus qu’en 2025. En rythme hebdomadaire, ce sont désormais 143,6 milliards GNF qui sont injectés chaque semaine pour tenter de satisfaire la demande, contre seulement 70 milliards GNF il y a deux ans.
Une masse monétaire insuffisante face à une croissance qui exige plus de liquidités
Pourtant, malgré des injections records totalisant près de 11 068 milliards GNF sur 25 mois, la pénurie persiste. Le paradoxe s’explique d’abord par un décalage macroéconomique : avec une croissance de 6,3%, l’économie guinéenne a besoin de davantage de liquidités pour fonctionner. À cela s’ajoute un facteur sous-estimé dont l’afflux de plus de 60 000 travailleurs sur le projet Simandou en 2024-2025 (Reuters). Cette main-d’œuvre, majoritairement non bancarisée, chaque mois doit être payée en espèces, créant une ponction massive sur les réserves de billets vers des zones reculées qu’aucun économiste n’avait anticipées. Mais le constat pragmatique d’un directeur de banque est sans appel : même avec ces injections accrues, l’argent ne reste pas dans les caisses. Il est immédiatement absorbé par la thésaurisation et ne revient pas dans le circuit formel.
La conclusion s’impose : La Guinée tourne en rond. Tant que la confiance ne sera pas restaurée, les injections continueront de financer la défiance plutôt que le développement.
La double motivation pour contourner le fisc et échapper à la CRIEF
Au-delà de la peur des investigations judiciaires, la préférence pour le liquide répond à une autre logique : la volonté d’échapper à l’impôt. En Guinée, des plus petits aux grands commerçants, tous privilégient le cash car la traçabilité bancaire implique une déclaration fiscale. Le pays sort d’une longue période où l’État, faible, laissait les citoyens évoluer hors de son contrôle. Aujourd’hui, l’État fonctionne et entend lever l’impôt sur l’ensemble des transactions.
Dans ce contexte de défiance généralisée, le franc guinéen, qui n’a cours légal qu’à l’intérieur des frontières, se trouve massivement stocké sur le territoire. Le phénomène de « bunkérisation » s’est généralisé : les résidences de nombreux hauts responsables, hommes d’affaires et commerçants sont devenues des banques clandestines. « Placer des centaines de millions sur un compte aujourd’hui, c’est signer son propre mandat de dépôt à la CRIEF », résume un homme d’affaires, illustrant une défiance qui touche aussi bien les capitaux suspects que les fonds parfaitement licites. Dans ce paysage, le marché Madina, poumon économique de la capitale, est devenu l’épicentre des pratiques financières alternatives. D’importantes sommes en liquide y circulent et y sont stockées, échappant totalement au contrôle de l’État et flirtant dangereusement avec la législation sur le blanchiment de capitaux, sévèrement punie par la loi guinéenne.
Les responsabilités des banques, un plaidoyer de victimes inapproprié ?
Le rôle des banques commerciales est également questionné. Trop souvent, elles se cantonnent à un plaidoyer auprès de la BCRG pour obtenir plus de billets, se présentant en victimes d’une pénurie qu’elles ne contrôleraient pas. Pourtant, elles ont leur part de responsabilité dans l’érosion de la confiance. Les banques semblent avoir oublié leur mission première : rassurer leurs clients. Au lieu de multiplier les campagnes de communication pour expliquer la situation, sécuriser les dépôts et promouvoir les moyens de paiement alternatifs, elles sont restées en retrait, renforçant le sentiment d’insécurité des déposants. Comme le souligne un analyste financier : « Il faut qu’elles jouent pleinement leur rôle. Elles doivent lancer des campagnes de communication massives pour rassurer leur clientèle et promouvoir l’utilisation des moyens de paiement électroniques. ».
Toutefois, Il faut nuancer le procès fait aux banques. Placées en position délicate par les injonctions de gel de comptes de la CRIEF et des impôts, souvent formulées sans respecter strictement les procédures légales, elles se retrouvent aujourd’hui prises en étau : attaquées par leurs clients pour blocage d’avoirs, tout en devant répondre aux exigences de l’État. Ce double risque juridique a renforcé leur frilosité et leur silence, alimentant la défiance. Si les banques ont failli dans leur rôle de rassurance, l’État, par ses méthodes, les a également mises en difficulté.
Urgence de dialogue et réformes structurelles
Face à cette crise aux multiples facettes, l’urgence n’est pas de faire le procès des uns ou des autres, mais de rassembler toutes les parties prenantes autour de la table pour sortir de l’ornière. L’approche doit être double : immédiate et structurelle.
Le gouvernement devrait d’abord adopter un discours clair et rassurant. La population a besoin de comprendre que son argent est en sécurité. Il est impératif de convoquer les acteurs qui se sont mis en marge du système bancaire (Cambistes, grossistes du marché Madina, grands commerçants) pour un dialogue franc. L’objectif serait de leur offrir des garanties et de trouver un mécanisme pour réintégrer ces liquidités dans le circuit formel, sans forcément les stigmatiser ou les pénaliser immédiatement.
Communication et modernisation des paiements
Les banques doivent impérativement jouer leurs rôles. Elles doivent lancer des campagnes de communication massives pour rassurer leur clientèle et promouvoir l’utilisation des moyens de paiement électroniques. La crise actuelle est une opportunité pour accélérer la transition vers une économie moins dépendante du cash.
Réforme sur la détention de cash et la bancarisation
Une réflexion de fond doit être menée sur un encadrement légal plus strict de la détention de cash pour les particuliers et les entreprises non financières. Combien d’argent peut-on légalement détenir hors d’un compte bancaire ? Fixer un seuil maximal pourrait être un outil puissant pour lutter contre la thésaurisation et le blanchiment.
Enfin, appliquer des sanctions radicales si le dialogue n’opère pas. Face à un système qui se bloque et paralyse toute l’économie nationale, mener des enquêtes ciblées et pénaliser les « bloqueurs » du système pourrait devenir inévitable.
Dans cette période de Ramadan, où la tradition de générosité (dons en nature et en argent) bat son plein, la frustration est montante. Les ménages ont besoin de liquidités pour les dépenses sociales et religieuses de la fête. Si la situation perdure, la colère risque de dépasser le cadre économique. L’enjeu est donc autant financier que social, et les prochaines semaines seront cruciales pour la stabilité du pays.





























