La Guinée, riche en ressources naturelles et en potentiel humain, fait face à des défis complexes, mêlant héritage socio-économique, transition politique et aspirations de développement. Il y a un peu plus d’un an, Amadou Oury Bah dit « Bah Oury », est nommé Premier ministre de la Guinée, avec pour mission de piloter un gouvernement de transition, dans un contexte marqué par des défis économiques, sociaux et politiques majeurs.
Douze mois plus tard, l’heure est au premier bilan, entre les attentes pressantes de résultats de la jeunesse, des réformes structurelles, la transparence dans la gestion des ressources naturelles, des investissements stratégiques dans les infrastructures et la sécurité. Dans cet entretien exclusif, le Premier ministre revient sur les avancées, les obstacles et les leçons tirées de cette première année, dévoilant le nouveau visage d’une Guinée en mutation.
Par Nanfadima Condé, Ibrahima Traoré et Habib Tapha Sylla
Après plusieurs semaines d’immersion dans les régions, quelles sont les opportunités que vous avez identifiées qui peuvent dynamiser l’économie locale ?
Cette immersion nous a permis de constater des opportunités, notamment dans l’agriculture et le tourisme qui restent sous-exploitées. Ce retard est dû au manque d’infrastructures. En Guinée forestière, par exemple, où l’agriculture est un secteur clé, l’accès est limité à quelques axes routiers comme Nzérékoré-Lola et Nzérékoré-Macenta. Or, il serait crucial d’améliorer les connexions entre Nzérékoré, Beyla, Kérouané et Kankan pour faciliter l’acheminement des productions agricoles vers le reste du pays et les marchés extérieurs comme le Mali et la Côte d’Ivoire. De même, l’axe Kissidougou-Kankan est essentiel pour relier ces régions et stimuler les échanges commerciaux. À Yomou, où l’on retrouve des cultures stratégiques comme l’hévéa et le palmier à huile, il serait pertinent d’étendre les infrastructures pour faciliter l’accès aux marchés ivoiriens.
Comment évaluez-vous la stabilité du système bancaire et financier du pays ?
Notre système bancaire se porte bien et continue de se renforcer. Des mutations ont eu lieu, notamment avec des changements d’actionnariat dans certaines banques, mais cela n’a pas affecté leur solidité ni leur capacité à financer l’économie. Des institutions majeures, comme la Société Générale, ont restructuré leurs opérations. Ce qui a permis de maintenir des investissements stratégiques, notamment dans les infrastructures. Toutefois, nous devons rester vigilants pour éviter que les besoins de financement de l’État prennent le pas sur ceux du secteur privé. L’objectif est d’améliorer la mobilisation des ressources intérieures et d’éviter les fuites financières, afin de garantir un financement efficace du développement économique.
Malgré trois ans de transition et une conjoncture mondiale difficile, les institutions de Bretton Woods qualifient l’économie guinéenne de résiliente. Comment le gouvernement parvient-il à maintenir cette stabilité ?
La Guinée a traversé des périodes critiques, notamment après l’explosion du dépôt de carburant en décembre 2023, qui a eu un impact majeur sur l’économie. Pendant plusieurs mois, le pays a dû faire face à des difficultés d’approvisionnement, ce qui aurait pu plonger notre économie dans une crise profonde. Grâce à la résilience de la population, de nos entreprises et aux mesures prises par le gouvernement, nous avons réussi à maintenir une croissance économique de l’ordre de 6 % en 2024; ce qui est une performance remarquable dans ce contexte. Plusieurs facteurs expliquent cette résilience. Tout d’abord, la diversification des investissements notamment dans le secteur minier, a permis de stabiliser l’économie. Ensuite, la confiance des investisseurs tant locaux qu’étrangers s’est renforcée. Ils perçoivent désormais la Guinée comme un pôle de croissance en Afrique de l’Ouest.
« Renforcé les mécanismes de contrôle et de suivi des finances publiques »
Cependant, l’image de la Guinée est souvent écornée par la corruption. Quelles mesures sont prises pour renforcer la transparence et lutter contre ce fléau ?
La lutte contre la corruption est un engagement fort du gouvernement, depuis l’arrivée du CNRD au pouvoir en septembre 2021. La création de la CRIEF (Cour de répression des infractions économiques et financières) en est une illustration. Cette juridiction traite des affaires impliquant aussi bien d’anciens responsables que des cadres en fonction. L’objectif est de garantir la redevabilité et de faire en sorte que personne ne soit au-dessus de la loi. Nous avons également renforcé les mécanismes de contrôle et de suivi des finances publiques pour limiter les détournements et améliorer la gestion des ressources de l’État.

En 2022, le président avait exhorté les sociétés minières à construire des raffineries. Pourquoi ces projets peinent-ils à voir le jour ?
La construction de raffineries est une priorité stratégique pour sortir de l’économie de rente et créer davantage de valeur ajoutée sur place. Nous ne voulons plus exporter nos matières premières brutes. Néanmoins, ce type de projet nécessite d’importants investissements et une planification rigoureuse. Il est essentiel de garantir un cadre juridique stable et attractif pour inciter les entreprises à s’engager dans ce processus. Des discussions sont en cours avec plusieurs acteurs du secteur pour accélérer la mise en œuvre de ces infrastructures essentielles au développement industriel du pays.Nous devons nous positionner de manière compétitive dans un marché mondial de plus en plus exigeant.
Mais concrètement, quelles sont les avancées ?
Sur ce plan, des avancées concrètes sont en cours. Le groupe Alteo procède actuellement aux travaux préliminaires pour l’installation d’une unité industrielle du côté de Kamsar. De son côté, SPIC devrait lancer, dans les prochaines semaines, son projet de transformation de la bauxite en alumine. Notre objectif stratégique est clair : la Guinée ne doit plus se contenter d’exporter uniquement de la bauxite. À travers cette vision, la Guinée entend s’imposer comme un acteur clé du marché de l’aluminium dans les prochaines années. La transformation locale ouvre la voie à d’autres opportunités industrielles avec des produits dérivés comme le gallium, un élément essentiel pour le développement de nouvelles technologies. Ce positionnement pourrait être déterminant pour bâtir une politique industrielle structurante et durable pour l’économie guinéenne.
Lors de la présentation du projet de loi de finances pluriannuel, le CNT a suggéré la révision des exonérations fiscales de certaines sociétés minières. Des dispositions ont-elles été prises à ce sujet ?
Nous y travaillons activement. Pendant des années, des exonérations fiscales ont été accordées aux sociétés minières. Si elles pouvaient se justifier à une époque, il est essentiel aujourd’hui de les réévaluer. Une politique fiscale mise en place dans un contexte exceptionnel ne doit pas devenir une règle permanente. L’objectif est donc d’ajuster ces avantages de manière soft, progressive et concertée. Nous privilégions un dialogue constructif avec les entreprises concernées pour assurer une transition équilibrée. Il est impératif que la Guinée tire, enfin, un bénéfice réel de l’exploitation de ses ressources.
Concernant le projet Simandou, pourquoi la publication de la Convention relative signée depuis mars 2023, n’est toujours pas faite ?
Ce retard s’explique par des enjeux stratégiques majeurs. La co-construction du projet a impliqué des acteurs internationaux en compétition; ce qui exige de la prudence et de la rigueur dans la gestion des informations sensibles. Nous voulons sauvegarder les intérêts économiques de la Guinée en évitant toute fuite susceptible d’affaiblir notre position. Actuellement, nous sommes encore dans une phase délicate de négociation et de consolidation du partenariat. Une fois que la phase de production sera effective et que les accords seront finalisés, toutes les informations seront rendues publiques. Cette approche vise à garantir la stabilité du projet et à préserver nos intérêts nationaux.
« Il est essentiel que la transformation locale devienne une priorité »
Quelles sont les sanctions prévues par les autorités, concernant la société GAC, qui n’aurait pas respecté son contrat initial ?
Pour GAC, les discussions sont toujours en cours. Il faut rappeler qu’une erreur fondamentale a été commise par les précédents dirigeants du pays. À l’origine, l’idée était d’utiliser des résidus de bauxite déjà exportés par CBG pour produire de l’aluminium. Pourtant, en 2015, les autorités ont accepté que l’usine de transformation ne soit pas construite en Guinée, mais plutôt aux Émirats arabes unis. Une décision incompréhensible, car ces derniers ne disposent même pas de la matière première qu’est la bauxite. C’est une faute majeure qui a eu des conséquences importantes sur notre stratégie industrielle. Aujourd’hui, il y a une volonté de corriger progressivement cette situation en trouvant un compromis avec la partie émiratie. Cela ne signifie pas d’empêcher les Émirats arabes unis d’acheter de la bauxite guinéenne, mais il est essentiel que la transformation locale devienne une priorité. Dans cette optique, la SFI (Société financière internationale), qui est un actionnaire de GAC, joue un rôle de médiateur entre les deux parties. L’objectif est de parvenir à un accord équilibré, qui respecte à la fois les intérêts de la Guinée et ceux des investisseurs émiratis.

En 2024, la Guinée a traversé une crise énergétique qui a fortement ralenti l’activité économique pendant cinq mois. Quelles sont les mesures prises pour améliorer la production d’électricité et éviter une telle situation à l’avenir ?
Comme vous le constatez, l’année dernière, à cette même période, nous traversions une crise énergétique majeure. La population a jeûné tout le Ramadan pratiquement sans une desserte conséquente en électricité. Cela a été une période extrêmement difficile et c’est l’occasion pour moi de saluer la résilience de la population guinéenne. Mais grâce à Dieu et la détermination du Président, aujourd’hui, la situation est bien plus stable. Nous avons notamment lancé une campagne d’installation des compteurs prépayés. Je peux vous dire que le mois dernier a été historique pour la compagnie Électricité de Guinée (EDG), qui a enregistré le montant de recouvrement le plus élevé de son histoire. Bien sûr, ce n’est pas suffisant mais c’est un excellent début qu’il faut poursuivre et consolider.
Qu’en est-il des projets liés à la production d’énergie ?
Nous avons atteint un stade avancé dans la mise en œuvre de plusieurs projets énergétiques. D’ici la fin de l’année, deux centrales photovoltaïques devraient voir le jour, avec une capacité minimale de 700 à 800 mégawatts. Par ailleurs, nous avons aussi prévu l’achat de turbines à gaz qui permettront de produire entre 480 et 500 mégawatts supplémentaires. Si vous faites le calcul, cela représente environ 1300 mégawatts de capacité additionnelle. C’est un progrès considérable qui contribuera à la stabilisation durable de notre approvisionnement en électricité.
Produire de l’énergie est une chose, mais encore faut-il pouvoir la transporter et la distribuer. Quels sont les investissements prévus dans ce domaine ?
Vous avez tout à fait raison. Sans un réseau de transport efficace, la production d’énergie ne servira à rien. Des efforts d’investissement sont en cours pour garantir le transport de cette énergie. Nous avons plusieurs projets structurants en phase de finalisation, notamment la ligne OMVG, la ligne Guinée-Mali et la ligne côtière. Les travaux sur certaines de ces infrastructures sont déjà très avancés. L’objectif est d’assurer une production, un transport et une distribution optimaux. Dans cette dynamique, la compagnie Électricité de Guinée (EDG) devra être restructurée afin d’améliorer sa gouvernance et de réduire progressivement les subventions exorbitantes dont elle bénéficie actuellement. Si tout se passe comme prévu, à l’horizon 2026, nous espérons que la Guinée sortira définitivement de cette pénurie récurrente d’électricité.
Une énergie stable est aussi un levier essentiel pour l’industrialisation, notamment dans le secteur minier. Comment comptez-vous répondre à ces enjeux ?
Certains affirmaient que nous ne pouvions pas, malgré toute notre volonté, investir dans la construction de raffineries à cause du déficit énergétique. Mais la Guinée, grâce à ses propres ressources, se donne aujourd’hui les moyens d’assurer une fourniture suffisante d’électricité pour l’ensemble des acteurs économiques. Nous avons également pour ambition de produire une énergie à moindre coût. Trois grands barrages sont déjà à l’étude. Le plus important est Amaria, qui dépassera largement Souapiti et Kaléta en termes de capacité. Il y a aussi Garafiri, le plus ancien, pour lequel nous recherchons des financements afin d’augmenter sa production. Enfin, nous espérons pouvoir annoncer très bientôt des avancées concrètes sur le barrage de Koukoukamba, du côté de Tougué, et sur celui de Sambagoulo qui s’inscrit dans le projet de l’OMVG. En mettant en œuvre ces projets, d’ici cinq ans la Guinée pourrait se positionner comme un pays structurellement exportateur d’énergie. Et comme vous le savez, l’énergie est le nerf de la guerre.
« Sans stabilité foncière, aucun investisseur ne prendra le risque de mobiliser des capitaux »

Comment le gouvernement lutte-t-il contre le chômage, en particulier chez les jeunes ?
Le chômage des jeunes est un défi majeur en Guinée. Le secteur agricole qui a le potentiel d’absorber une grande partie de la main-d’œuvre a longtemps été négligé. Aujourd’hui, le gouvernement travaille à repenser la politique agricole avec des investissements ciblés et des réformes structurelles. L’un des axes prioritaires est la mécanisation. La Guinée disposait de sept centres de formation et de réparation de matériel agricole mais ils ont été abandonnés. Nous œuvrons à leur réhabilitation pour faciliter l’accès aux tracteurs, équipements et intrants agricoles, permettant ainsi aux agriculteurs d’exploiter de plus vastes surfaces. Un autre enjeu crucial est la maîtrise du foncier rural. Il est indispensable de sécuriser les terres pour encourager l’investissement agricole. Sans stabilité foncière, aucun investisseur ne prendra le risque de mobiliser des capitaux. Des réformes sont en cours pour clarifier et stabiliser les droits de propriété agricole.
Le manque de formation des jeunes est aussi un obstacle pour l’accès à l’emploi. Qu’avez-vous mis en place pour les préparer efficacement ?
Nous développons des programmes d’insertion et de formation pour les jeunes, notamment ceux qui reviennent en Guinée après une migration. L’objectif est de leur offrir des opportunités dans les métiers liés à l’agriculture, l’élevage et l’agro-industrie. À travers la formation technique et professionnelle, nous voulons favoriser la création d’activités génératrices de revenus et structurer des filières porteuses. Dans les prochains mois, ces mesures devraient permettre une meilleure intégration des jeunes dans l’économie, en particulier à travers le secteur agricole qui représente une véritable opportunité de développement pour notre pays.
Quelles actions ont été menées pour renforcer la sécurité intérieure et lutter contre les cambriolages endémiques, surtout fréquents durant la saison des pluies ?
Le renforcement de la sécurité repose sur plusieurs mesures stratégiques. L’une des principales initiatives est l’identification numérique de la population grâce au PN-RAVEC (Programme national de recensement administratif à vocation d’état civil). Ce programme vise à doter chaque citoyen d’un numéro d’identification unique et d’une carte d’identité biométrique, dont la délivrance a été rendue gratuite par le président de la République. Parallèlement, la modernisation des forces de sécurité est en cours. Nous sommes en train de doter la police de moyens technologiques avancés pour améliorer la surveillance et la lutte contre la criminalité, sans nécessairement augmenter les effectifs. Cela inclut l’utilisation d’outils numériques pour le suivi des délinquants et l’introduction des bracelets électroniques pour certaines condamnations, afin d’alléger la surpopulation carcérale et favoriser la réinsertion. Enfin, une approche pédagogique et préventive est mise en place pour lutter contre la délinquance en offrant des alternatives aux jeunes vulnérables, afin d’éviter qu’ils sombrent dans la criminalité par désespoir. Ainsi, nous pourrons limiter la transformation de certaines zones en foyers d’insécurité, tout en garantissant une meilleure stabilité nationale.
Pour finir cet entretien, quel message souhaitez-vous adresser aux Guinéens concernant l’avenir du pays ?
Je voudrais leur dire que la lutte politique exige une stratégie et une vision claires. Notre pays porte une longue histoire marquée par la violence, et le changement ne se décrète pas. Transformer une société demande du temps. La Guinée est en pleine mutation mais cette évolution est perçue de manière inégale. Le changement amorcé depuis le 5 septembre 2021, a mis fin aux anciens modes de gouvernance mais il reste des résistances. Certains veulent avancer, freiner et d’autres veulent encore reculer. Ce mélange crée des frictions mais c’est un passage obligé. Le lancement des Assises nationales par le président Mamadi Doumbouya a offert aux Guinéens un cadre de réflexion sur notre passé, en vue d’une réconciliation sincère. Dans le même esprit, le procès des crimes du 28 septembre 2009, a marqué un tournant historique, mettant en lumière des exactions commises par des agents de l’État devant la justice et l’opinion publique. Cependant, avec le général Mamadi Doumbouya, nous voulons bâtir une Guinée où toutes les forces politiques, quelles que soient leurs convictions partagent un socle commun fondé sur la stabilité et l’intérêt général. La volonté est là mais le chemin est semé d’embûches. Construire un pays exige du temps, des efforts et un engagement collectif.































